Entretien avec Akram Belkaid, journaliste et écrivain algérien.

lundi, 06 juillet 2015 15:11
akrambelkaidAkram BelkaidEntretien avec Akram Belkaid, journaliste et écrivain algérien.
 
 
1/ Vous avez publié en octobre dernier une analyse fouillée sur les "dessous du Qatar-Bashing" en mentionnant que c'est une "campagne orchestrée par les Emirats arabes unis et Israël". Depuis, les relations entre le Qatar et ses voisins (notamment l'Arabie Saoudite) se sont notoirement améliorées. Pensez-vous donc que cette campagne est encore d'actualité et que les Emirats soient toujours derrière?
 
Il faut commencer par rendre à César ce qui appartient à César. C'est d'abord la presse américaine, et notamment le New York Times, qui a mis en exergue les mécanismes cachés du "Qatar-Bashing".
J'ai repris, après les avoir vérifiées, certaines informations concernant des officines de lobbying comptant parmi ses clients les Emirats arabes unis (EAU) et ouvertement dédiées à miner l'image du Qatar dans les médias. J'insiste aussi sur un autre point, cela ne signifie pas que le Qatar ne mérite aucune critique ni mise en cause. C'est juste que la manière dont il est systématiquement stigmatisé - à l'inverse de ses voisins - a attiré mon attention. Ce genre de campagne n'est jamais innocent. Pour en revenir à votre question, je pense que même si les relations se sont améliorées, il demeure encore une action souterraine. En Amérique du nord comme en Europe, nombre de médias continuent d'être encouragés par des consultants et lobbyistes - parfois, il s'agit même d'anciens journalistes - de "creuser" le dossier Qatar, autrement dit de continuer à publier des informations incriminant l'émirat.
 
2/ Israël semble être à la pointe de cette campagne de diabolisation du Qatar. Quelles en sont les raisons? De même, pensez-vous que le Qatar-Bashing en France puise ses racines dans les mêmes ressorts que ceux que vous avez décrit s'agissant des Etats-Unis? Sinon, a quoi serait du cette espèce de fixation d'une partie des élites sur le Qatar?
 
Franchement, je ne sais pas si Israël est le rouage principal cette campagne et à dire vrai, je pense plutôt que son rôle est secondaire dans l'affaire. Il est certain que Tel Aviv ne pardonne pas à Doha d'avoir soutenu le Hamas durant l'intervention militaire israélienne à Gaza en 2014. Il y a aussi des convergences d'intérêt entre l'Etat hébreu et certains pays du Golfe, c'est bien connu. Cela concerne, par exemple, la question du nucléaire iranien mais aussi la défiance à l'égard des Frères musulmans. Ce qui est certain par contre, c'est que des lobbyistes pro-israéliens participent à la campagne contre le Qatar. C'est le cas de personnages très actifs comme Matthew Epstein et Steve Emerson. Très présents dans les médias, ces deux hommes, qui se présentent comme des spécialistes du Moyen-Orient, n'ont pas de mots assez durs contre le Qatar alors qu'on les connaissait jusque-là pour leurs sympathies à la fois néo-conservatrices et pro-israéliennes. Quant au Qatar-Bashing en France, cela relève d'un mélange confus de défiance à l'égard de tout ce qui vient du monde arabe, de racisme - il ne faut pas avoir peur de prononcer ce mot - mais aussi d'inquiétude légitime et d'agacement. A mon sens, la grande erreur du Qatar et de certains de ses représentants en France a été d'être trop présents, trop actifs... Pour résumer, l'émirat a été "trop acheteur" de trop de choses dans un laps de temps trop court. Nombre de Français, et pas simplement d'élites, se sont senties bousculées. Dans les années 1950, le rachat d'entreprises françaises par des entreprises américaines créait la polémique. C'est aussi la même chose pour le Qatar. Je pense que les gens finiront par s'y habituer mais on ne peut pas, étant arabe, racheter le club du Paris Saint-Germain sans provoquer dans l'opinion publique française une sorte de réflexe chauvin. C'est donc, aussi, un problème de communication. Cela vaut aussi pour l'organisation de la Coupe du monde 2022. En présentant sa candidature, le Qatar a provoqué d'inévitables rancœurs. 
 
3/ Vous avez suggéré sur Twitter que le fait que le Telegraph ait écrit en Angleterre plus d'une trentaine d'articles contre le Qatar n'était pas anodin. Pouvez-vous nous en dire davantage?
 
Il y a des coïncidences qui interpellent. En 2014, le Telegraph a été à la pointe d'une campagne très dure à l'égard du Qatar, l'accusant ouvertement de financer le terrorisme. D'autres articles revenaient sur le dossier très controversé de la Coupe du monde de football en 2022. Or, comme l'ont révélé plusieurs médias anglais, cette campagne a coïncidé à une véritable bataille financière opposant le Qatar et les propriétaires du Telegraph. Le litige portait sur le contrôle de trois hôtels de luxe à Londres et c'est finalement le Qatar qui a acquis ces établissements que voulaient aussi David et Frederick Barclay à qui appartient le journal anglais. Bien sûr, les responsables de la rédaction du Telegraph nient toute influence de leurs patrons et clament leur indépendance. Mais, tout de même... Plus de trente articles assez durs et tout s'arrête ou presque après qu'une transaction finale eut apuré les litiges entre Doha et les frères Barclay. Si c'est le hasard, il fait bien choses... 

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