Entretien avec Georges Malbrunot, grand reporter au journal Le Figaro

vendredi, 15 mai 2015 12:23
 
malbrunotGeorges Malbrunot. Credit : RTS Entretien avec Georges Malbrunot, grand reporter au journal Le Figaro. 
 
1/ Vous venez de participer au XVe forum de Doha organisé au Qatar du 11 au 13 mai. Ce forum a regroupé des centaines de participants provenant du monde entier, dont Jesse Jackson, le célèbre pasteur américain. Quel est votre avis à l’issue de ce colloque ?
 
Je trouve que les débats ont été intéressants, avec des intervenants de qualité. Cela permet d’entendre les points de vue de personnes aux profils et horizons différents et de faire du networking. Voir autant de personnalités de la région en un même lieu et en l’espace de trois jours peut, en effet, faciliter les échanges.

Au-delà des débats, ce qui m’a frappé a été d’entendre cette petite musique de fond qui domine dans la région, notamment sur l’Iran. La peur voire la paranoïa que suscite la poussée de Téhéran sur l’échiquier moyen-oriental reste prégnante chez beaucoup de monde et cette thématique est revenue dans beaucoup de débats. L’Iran semble devenir l’exutoire de toutes les craintes et crispations et il était notoire de l’observer auprès des élites présentes ici.

2/ Le forum intervient un peu plus d’une semaine après l’accord signé sur les Rafales entre la France et le Qatar. Est-ce que ce contrat annonce une nouvelle ère dans la relation entre les deux pays ? De plus, que pensez-vous du « Qatar-Bashing », cette mode d’une partie des médias français qui font du Qatar un épouvantail facile ?

Non, je ne pense pas qu’on puisse parler d’une « nouvelle ère ». Il faut d’ailleurs signaler que c’est un contrat négocié depuis un certain temps, ce n’est donc pas quelque chose de surprenant. On s’attendait à ce qu’il soit prochainement paraphé, cela faisait partie des choses probables. Ceci étant, cette vente permet effectivement de rééquilibrer la relation franco-qatarienne. A l’arrivée de François Hollande, les socialistes voyaient le Qatar avec une certaine méfiance (relations trop étroites de l’émirat avec la droite de Nicolas Sarkozy, collusion présumée avec des intégristes etc). Il y avait donc un froid entre les deux parties mais qui s’est rapidement dissipé. La vente des Rafales permet donc de clore cet intermède fait de quelques suspicions. De plus, les relations entre le Qatar et l’Arabie saoudite sont désormais au beau fixe, il n’y a donc plus lieu de se poser la question lequel des deux axes, qatari ou saoudien, il nous faut privilégier à Paris. Enfin, cet accord permet de confirmer la forte tradition de coopération militaire entre Paris et Doha qui plonge ses racines dans 30 ans de collaboration.

Sur le Qatar-Bashing, c’est vrai qu’il y a toujours cette incompréhension vis-à-vis du Qatar dans une partie de la société française. « L’émir père » dit ouvertement à ses visiteurs français qu’il ne comprend pas cette spécificité française en affirmant : « on investit chez vous et on fait pourtant l’objet d’attaques ».

Je trouve qu’effectivement la focalisation négative autour du Qatar est gênante, j’ai l’impression que certains surfent sur une vague rentable. Le Qatar-Bashing existe dans certains journaux, c’est presque devenu une mode. Pourquoi ? Parce que c’est à la mode d’être méfiant à l’égard de tout ce qui touche à l’islam en général. Pourtant, il faut regarder les choses avec discernement et ne pas se contenter d’a-prioris réducteurs. Mais cette focalisation vient aussi du fait le que le Qatar n’a pas su répondre à certaines questions ou ne l’a fait que tardivement. Elle vient enfin de l’explosion de la relation franco-qatarie entre 2008 et 2011. On assiste aujourd’hui à un retour du balancier.

C’est donc facile d’adopter une position simplificatrice sous la forme « Le Qatar rachète la France », ou « Le Qatar islamise les banlieues ». Oui, le Qatar est une success story mais il y a effectivement un envers du décor à ne pas négliger. Mais ces critiques légitimes ne doivent pas faire du pays un épouvantail. Ce n’est pas parce que l’on souligne les points noirs du développement du Qatar qu’il faut verser dans le délire, de même ce n’est pas parce que c’est un pays wahhabite qu’il va islamiser les banlieues. De même, en ce qui concerne les investissements,je tiens à rappeler que d’autres pays investissent bien plus que le Qatar et ne font pas l’objet d’autant de fantasmes. Disons qu’il y a aussi une certaine dose d’islamophobie dans ce traitement médiatique particulier.

3/ Pensez-vous que la France peut jouer un nouveau rôle dans le Golfe suite à la présence historique de François Hollande au sommet des pays du Golfe à Riyad la semaine dernière ?

La France exploite assez adroitement les très fortes réserves, et l’hostilité même des pays du Golfe à l’égard de l’Iran. Cependant, il ne faut pas se faire d’illusions : la France ne va pas remplacer les Américains dans la défense de l’Arabie saoudite ou du Qatar. Une partie de la presse a tendance à reprendre les éléments de langage que le Quai d’Orsay ou l’Elysée exposent. C’est de bonne guerre. Cela étant, les Etats-Unis resteront le partenaire stratégique dominant des pays du Golfe. Ce qui est sûr, c'est que la posture anti-iranienne de la France ouvre un nouvel espace et Paris réapparaît dans les opinions publiques comme l’ami du monde arabe. Elle redore son blason après un épisode assez difficile.

Mais il ne faut pas surestimer ce sursaut et on est loin du triomphe de la France comme en 2003 ou de cette perception positive que notre pays pouvait bénéficier à l’époque du général de Gaulle. Oui, il y a convergence entre les intérêts sunnites du Golfe et la France mais attention à ne pas exagérer cette entente. Il faudra notamment voir si les promesses de contrat qui ont été annoncées ces derniers temps seront tenues. Car le problème, c’est qu’on promet beaucoup de choses ici et, hormis l’aspect militaire, il n’y a pas énormément de contrats effectifs à la fin. Il faudra donc attendre encore un peu pour voir si cette convergence politique se traduira par l’accomplissement de promesses économique et commerciales.

 

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