Les deux journalistes d'Al Jazeera graciés par le président égyptien

vendredi, 25 septembre 2015 12:59

freeajstaffCredit : Al Jazeera Il s’agit là d’une annonce pour le moins inattendue. Les deux journalistes d’Al Jazeera English, Mohamed Fahmy et Bader Mohamed, condamnés à trois ans de prison, ont été graciés par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

Le Canadien Mohamed Fahmy et l’Égyptien Bader Mohamed, tous deux journalistes de la chaîne qatarie Al-Jazeera English, avait été condamnés en appel à trois ans de prison ferme le 29 août dernier. Cette condamnation avait soulevé une réprobation internationale puisqu'elle avait toutes les caractéristiques du musellement de la liberté de la presse. A rebours de cette décision, ce mercredi 23 septembre, dans un geste pour le moins inattendu, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a gracié Mohamed Fahmy et Bader Mohamed ordonnant dans une même décision leur mise en liberté immédiate.

Une parodie de procès

Pour rappel, Baher Mohamed, Mohamed Fadel Fahmy et Peter Greste (de nationalité australienne) ont été arrêtés au Caire le 29 décembre 2013 et condamnés lors d’une parodie de procès le 23 juin 2014 à des peines de 7 à 10 ans de prison ferme pour « soutien au terrorisme », « diffusion de fausses informations » et « atteinte à la sécurité nationale ». Le chef d'inculpation de « soutien au terrorisme » se réfère au présumé soutien que ces trois hommes auraient apporté à la confrérie des Frères musulmans considérée comme une organisation terroriste par les autorités égyptiennes. Décidées à éradiquer ce mouvement, les autorités du Caire issues du putsch de juillet 2013 ont longtemps considéré la chaîne Al Jazeera - en particulier sa filiale égyptienne Al Jazeera Mubasher Misr - comme son bras médiatique. L'arrestation des trois journalistes étaient sans nul doute une mesure de rétorsion prise à l'encontre d'un média qui continuait à présenter le nouveau pouvoir égyptien comme illégitime. 

Après 400 jours de prison, l’Australien, Peter Greste est extradé le 2 février dernier en vertu d’une nouvelle loi adoptée par le parlement égyptien en novembre 2014 qui prévoit une clause d'extradition pour les détenus de nationalité étrangère. Onze jours plus tard, c’est au tour de Mohamed Fahmy et Bader Mohamed d’être libérés sans pour autant être acquittés. S’en suit une longue bataille judiciaire ponctuée d’une douzaine de reports de procès en appel. Et ce, jusqu’au 29 août dernier où la Cour d’appel du Caire décide de condamner les deux journalistes à une peine de 3 ans de prison ferme.

Une mobilisation mondiale

Cette affaire a provoqué un tollé international et a largement été relayée sur les réseaux sociaux. Une mobilisation qui s'est traduite par l'utilisation du Hashtag #FreeAJSTAFF qui a été tweeté plus de 450 000 fois l'an dernier. Des centaines d'intellectuels et de journalistes anglophones de plusieurs médias tels que la BBC ou CNN se sont mobilisés sur la toile pour dénoncer cette atteinte à la liberté de la presse. Il en a été de même pour des hommes politiques comme le premier ministre britannique David Cameron ou encore le président américain Barack Obama qui ont vigoureusement dénoncé cette sentence et exigé la libération des journalistes. L’ambassadeur du Royaume-Uni au Caire, John Casson, avait même fait le déplacement à la Cour d’appel le 29 août et a critiqué ces condamnations :  "La stabilité se construit-elle sur une base fragile, en privant les individus de leurs droits constitutionnels légitimes dans le domaine de la liberté d'opinion et d'expression?" s'était-il interrogé, en arabe.

L’Egypte : l’une des plus grandes prisons du monde pour journalistes  

Cette violation de la liberté d’information a également été critiquée par Amnesty internationale et Reporter sans frontière (RSF): “Nous exhortons le président Sissi à gracier les journalistes d’Al-Jazeera qui ne sont pas coupables des chefs d’accusation portés contre eux et qui exerçaient uniquement leur métier au moment de leur arrestation" avait déclaré, en janvier 2015, Lucie Morillon, directrice des programmes de Reporters sans frontières. "Cette condamnation arbitraire illustre parfaitement la politique répressive du régime à l’encontre des médias étrangers et locaux, soupçonnés de liens supposés ou réels avec les Frères musulmans. Les journalistes ne doivent pas être pris à parti et devenir victimes du système au nom de la lutte contre le terrorisme” avait-t-elle encore ajouté. 

Dans un communiqué publié ce jour, Amnesty international a salué cette grâce accordée à la veille de l'Aïd al-Adha mais qui "ne représente qu'un geste symbolique". L'ONG déplore dans le même temps que des "centaines d'autres personnes sont toujours emprisonnées pour avoir manifesté ou pour leur travail journalistique".

La situation de la liberté de la presse est très inquiétante en Égypte qui est considérée comme l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes en 2014. En effet le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) comptabilisait au moins 18 journalistes emprisonnés dans le pays, un record depuis que l’organisation a commencé le suivi en 1990. Le pays figure par ailleurs à la 159ème place sur 180 du Classement 2014 sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.

Une grâce présidentielle qui n’est pas anodine  

Plusieurs observateurs ont souligné que Le Caire voulait mettre fin à cette affaire et aux nombreuses critiques que le régime a essuyées venant notamment de ses alliés de Washington et de LondresCette grâce présidentielle, qui concerne également une centaine de détenus, survient quelques jours avant le départ pour New York du président al-Sissi afin d’assister à l'Assemblée générale de l'ONU qui se tiendra le 28 septembre prochain. Cette décision intervient aussi la veille de l’Aïd al-Adha, la plus importante fête du calendrier musulman.

Les relations Qatar-Egypte en arrière-plan de cette décision

Les relations entre Le Caire et Doha s’étaient détériorées après le coup d’Etat fomenté par l’armée égyptienne qui a destitué le président élu Mohamed Morsi le 3 juillet 2013. Néanmoins, plusieurs observateurs avaient misé sur un dénouement rapide de cette affaire suite « au dégel » des relations diplomatiques entre le Qatar et l’Egypte fin 2014. En effet, le 22 décembre 2014, la chaîne Al Jazeera a annoncé la fermeture "provisoire" de son antenne égyptienne, Al Jazeera Mubasher Misr (qui signifie Al Jazeera Direct Egypte), accusée par les autorités égyptiennes de fournir une couverture de l'actualité favorable aux Frères musulmans.

Malgré ces gestes « de bonne volonté », les journalistes n’avaient toujours pas été acquittés et Al Jazeera continuait de susciter le courroux des autorités égyptiennes. Depuis les relations entre les deux capitales se sont nettement détériorées notamment suite aux enregistrements compromettants de Sissi et de son chef de cabinet Abbas Kamil où ces derniers tenaient des paroles méprisantes à l’égard des Etats du Golfe et en particulier contre l’émir du Qatar. De plus, les autorités égyptiennes ont déjà remboursé six des sept milliard de dollars versés par Doha lorsque Morsi était au pouvoir.

Enfin, le 5 juillet dernier, l’Égypte a réaffecté son ambassadeur au Qatar à un nouveau poste en Inde, un geste qui est le signe d’une nouvelle étape dans la dégradation des relations qu’entretiennent les deux pays. 

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