Al Jazeera : une difficile transition

lundi, 11 mai 2015 15:48

Al JazeeraLogo Al Jazeera. Credit: Al JazeeraLe journaliste Ahmad Zaïdan, chef du bureau de la chaîne Al Jazeera à Islamabad, a été placé sur une liste de personnes « suspectées d'activités terroristes » en raison de son « appartenance » à Al-Qaïda, a révélé vendredi 8 mai le journal en ligne The Intercept.

Le site d'informations américain spécialisé dans le journalisme d'investigation a cité des documents de la NSA (National Security Agency) datant de juin 2012 et obtenus par Edward Snowden. L’enquête precise que le journaliste a été considéré comme membre d'Al Qaïda et des Frères musulmans par le gouvernement américain.

 

Des accusations peu crédibles

Ahmad Zaïdan, de nationalité syrienne, a longtemps travaillé sur Al Qaïda et a réalisé de nombreux entretiens avec des membres et dirigeants de l’organisation terroriste.

Interrogé par The Intercept, M. Zaïdan a « catégoriquement » nié appartenir à l'une ou à l'autre de ces organisations.

Ahmad Zaïdan a également rappelé, dans un communiqué publié sur le site du journal, qu'il a accompli un travail dangereux en Afghanistan et au Pakistan. Ce travail d’investigation lui impose des interviews avec des personnes influentes de la région, ce qui du reste est tout à fait normal pour un journaliste. Il a déclaré que « pour que nous puissions informer le monde, nous devons être capables de contacter librement des personnages influents, de discuter avec des acteurs sur le terrain, et de collecter de l'information importante. Toute sorte de surveillance gouvernementale qui gêne ce processus est une violation de la liberté de la presse et nuit au droit de savoir du public ».

« Je le connais depuis plus d'une décennie, c'est un journaliste de première classe », a assuré Peter Bergen, l'auteur de plusieurs ouvrages sur Al Qaïdaet qui a interrogé Ben Laden en 1997. L’influent journaliste américain a ajouté qu’ “Ahmad Zaïdan possède les contacts et les accès qu'aucun journaliste occidental ne possède. Si on devrait appliquer ces critères, tout journaliste qui a passé du temps avec Al Qaïda devrait être un suspect… “

Ces accusations ont provoqué un tollé sur la toile. En soutien au journaliste, le hashtag « Ahmad Zaïdan n’est pas un terroriste, c’est un journaliste » a largement été relayé sur Twitter. Ces accusations interviennent seulement quelques jours après la Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée le 3 mai dernier.

Pour Al Jazeera, ce n’est pas la première fois

Ce n’est pas la première fois que la chaîne qatarie est prise dans la tourmente et cette affaire renvoie à deux cas similaires, celui du journaliste phare des années 2000, Tayssir Allouni et du caméraman Sami al-Hajj.

Hispano-syrien, Tayssir Allouni a été arrêté en Espagne le 8 septembre 2003 sur la base de renseignements fournis au gouvernement espagnol par la CIA l’accusant d’être un militant d' Al Qaïda. L’homme est le premier journaliste à avoir interviewé Oussama ben Laden après les attentats du 11 Septembre. Il était, à l’époque, le seul reporter étranger sur le sol afghan. Après avoir été condamné par la justice espagnole et passé 9 ans de prison, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a affirmé en janvier 2012 que celle-ci avait violé l’article 6.1. de la Convention européenne des droits de l’homme qui prévoit le droit inhérent de chaque citoyen à bénéficier d’un procès équitable, indépendant et impartial. Cette intervention de la justice européenne lui avait alors permis d’être libéré. De son côté, le journaliste a toujours rejeté toute connexion avec le groupe terroriste.

Sami al-Hajj est quant à lui un journaliste-cameraman soudanais. Il fut emprisonné à la prison de Guantanamo en juin 2002 alors qu’il réalisait un reportage au Pakistan. Il est le seul journaliste à être passé par la prison de Guantanamo. Racontant son épreuve de la detention, il a affirmé qu'on lui avait proposé sa libération en échange de sa collaboration avec les services secrets pour espionner les employés de la chaîne qatarie. Ayant refusé ce chantage, l’homme a subi plus de 200 interrogatoires sous la torture et 95 % des questions concernaient Al Jazeera. Libéré le 1er mai 2008, il a longtemps gardé des séquelles du fait de sa grève de la faim qui a duré 438 jours.

Des condamnations en série

Ces informations arrivent à un moment où Al Jazeera continue de susciter le courroux de certains gouvernements, particulièrement celui du raïs égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Samedi 9 mai, la Cour pénale du Caire a décidé de reporter pour la septième fois, le procès en appel des trois journalistes d’Al Jazeera au 1er juin. Pour rappel, l’égyptien Baher Mohamed, l’égypto-canadien Mohamed Fadel Fahmy et l’australien Peter Greste ont été arrêtés au Caire le 29 décembre 2013 et condamnés lors d’une parodie de procès le 23 juin 2014 à des peines de 7 à 10 ans de prison ferme pour « soutien au terrorisme », « diffusion de fausses informations » et « atteinte à la sécurité nationale ». Cette affaire a provoqué un tollé international et a largement été relayé sur les réseaux sociaux. Une mobilisation qui s'est traduite par l'utilisation du Hashtag #FreeAJSTAFF qui a été tweeté plus de 450 000 fois l'an dernier. Des centaines d'intellectuels et de journalistes anglophones de plusieurs médias tels que la BBC ou CNN se sont mobilisés sur la toile pour dénoncer cette atteinte à la liberté de la presse. Il en a été de même pour des hommes politiques comme le premier ministre britannique David Cameron ou encore le président américain Barack Obama qui ont vigoureusement dénoncé cette sentence et  exigé la libération des journalistes.  La situation de la liberté de la presse est très inquiétante en Egypte qui est considérée comme l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes. Le pays figure à la 159ème place sur 180 du Classement 2014 sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Peter Greste a été explusé du pays le 1er février en vertu d’un décret présidentiel. Les deux autres journalistes Mohamed Fahmy et Bader Mohamed ont été libérés le 12 février. Aucun des trois journalistes n’a été acquitté.

Cette guerre ouverte contre les journalistes de la chaîne par les autorités égyptiennes ne s’arrête pas là. Ahmed Mansour, le célèbre journaliste d’Al Jazeera en langue arabe de nationalité égyptienne,a été condamné le 14 octobre dernier par contumace à une peine de 15 ans de prison pour avoir « torturé » un avocat sur la place Tahrir en 2011.

Al Jazeera America dans la tourmente

Quant à la déclinaison américaine de la chaîne qatarie, Al Jazeera America, elle fait actuellement l’objet de nombreuses critiques. La direction de la chaîne a en effet annoncé la nomination d’un nouveau directeur général sur fond de plusieurs démissions et d’une plainte d’un ancien employé pour antisémitisme et sexisme. La chaîne a formellement rejeté ces allégations dans un communiqué publié lundi 4 mai.

« Ces informations sont fausses et malveillantes et sont destinées à nuire au talent et à la diversité exceptionnels des salariés et aux valeurs qu'Al Jazeera America promeut » precise le texte. La chaîne qui a essuyé de nombreuses critiques depuis son lancement aux Etats-Unis en août 2013, continue à faire la Une des médias et à susciter la méfiance Outre-Atlantique. Ehab al-Shihabi a été remplacé par Al Anstey, l’ancien directeur général d’Al Jazeera English. Dans le même temps, selon certaines sources, Al Jazeera Turk est contrainte de licencier un grand nombre de ses employés suite à la décision de ne plus lancer la version télévisée de la chaîne. Lancée en janvier 2014, la chaîne est accessible uniquement sur internet. 

Ces deux dernières affaires montrent que la chaine qatarie est à la croisée des chemins. Après avoir été en pointe dans la dénonciation des régimes autoritaires et révolutionnée le champ médiatique arabe, Al Jazeera vit une forme de crise d’identité depuis l’irruption des révoltes arabes. Sa proximité avec le pouvoir qatari de même que son parti pris lors des révoltes arabes lui ont valu de nombreuses critiques. De même, sa stratégie d’expansion mondiale semble montrer ses limites comme les échecs relatifs des filiales américaine et turque le prouvent. Ceci étant, le dynamisme affiché par les responsables de la chaine lors du 9e forum d’Al Jazeera organisé il y a quelques jours montre dans le même temps que la volonté de rester comme une des leaders des chaines d’information demeure. Le lancement d’AJ + en septembre dernier est un exemple parmi d’autres. La vraie question pour ces prochaines années est de savoir si la direction du groupe va se risquer à se lancer dans de nouveaux projets ambitieux comme une filiale en espagnol ou en français, hypothèse qui entrerait dans la logique de faire d’Al Jazeera l’une des locomotives de l’actualité mondiale. L’autre scenario serait qu’elle se contente de préserver ses fondamentaux en se recentrant sur les versions arabe et anglaise ainsi que sur le développement numérique (les réseaux sociaux notamment). Dans peu de temps, nous serons fixés sur laquelle des deux options, le patron de la chaîne, Cheikh Hamad ben Thamer al-Thani optera.

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