Entretien avec l’Ambassadeur du Qatar en France, Mohamed Jaham Al-Kuwari

vendredi, 21 juin 2013 02:00

1016419925 le qatar veut investir 10 milliards eur dans dPhoto / AFPRéalisé jeudi 20 juin 2013 à l’Hôtel Royal Monceau à Paris, cet entretien croisé s’est fait en compagnie de Pierre Haski, co-fondateur du site www.rue89.com.

François Hollande se rend après-demain au Qatar en visite officielle. On a l’impression que la relation du Qatar avec lui est vécue avec moins d’intensité que lors de la présidence avec Nicolas Sarkozy. Qu’en pensez-vous ?

D’abord, rappelons que la relation entre la France et le Qatar est une relation ancienne, forte et solide dans plusieurs domaines. Nous cherchons dans notre relation avec la France la continuité. Depuis la présidence de Jacques Chirac, nous avons mené des projets très importants. Ceci a été prolongé sous Nicolas Sarkozy et se poursuit avec le président Hollande. Le Qatar voit la France comme un pays qui joue un rôle important sur l’échelle internationale : membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, force diplomatique et militaire, moteur principal en Europe, rôle culturel majeur, etc.

 

Pourtant, la nature des personnalités politiques invitées dernièrement au Qatar (Michèle Alliot Marie, Patrick Balkany, Nicolas Sarkozy lui-même il y encore quelques jours) fait penser qu’on a davantage une relation avec un clan politique qu’avec l’Etat…

En tant qu’ambassadeur, j’entretiens de bonnes relations avec l’ensemble des forces politiques françaises. Je connais des leaders socialistes (Laurent Fabius, Ségolène Royal, Arnaud Montebourg, Michel Sapin, etc.). Nous entretenons des liens avec l’ensemble du spectre politique sans qu’il y ait un favori pour nous. Au forum de Doha récemment, il y a eu des personnalités politiques de droite comme de gauche. Ceux que vous avez soulignés (Patrick Balkany par exemple) font partie de la commission des Affaires étrangères et c’est à ce titre qu’ils ont été invités.

Concernant M. Sarkozy, il y a une tradition arabe bédouine : quand vous avez un ami, il reste un ami. Qu’il soit au pouvoir ou qu’il le quitte, il restera comme tel. De plus, Nicolas Sarkozy a visité plusieurs pays (Etats-Unis, Brésil etc), et pourquoi ne parler que du Qatar ?

La visite de M. Hollande aura-t-elle une coloration particulière ? Allez-vous davantage évoquer le versant économique de la relation ou plutôt les dossiers politiques et diplomatiques ?

Cette visite va jeter les jalons pour lancer un nouvel élan dans la relation stratégique entre nos deux pays. Nous allons signer un accord de coopération entre les deux ministères des affaires étrangères afin de renforcer la collaboration bilatérale dans les grands dossiers. Sur le plan économique, nous annoncerons la mise en place d’un forum des hommes d’affaires franco-qataris. Ce forum tiendra une réunion annuelle qui alternera entre les deux capitales afin de renforcer les relations entre les chefs d’entreprise et le secteur privé des deux Etats. On en profitera également pour signer l’accord de coopération entre la Qatar Holding et la Caisse des dépôts pour le fonds d’investissements. Un mémorandum a déjà été signé mais nous arrivons à la phase finale puisque les projets de PME et les secteurs sur lesquels ce fonds s’engagera ont déjà été identifiés. C’est un accord très important qui sera signé pendant la visite. Il y a aussi de grands projets que le Qatar souhaite faire signer en vue de la coupe du monde 2022, notamment avec Alsthom. Les grands fleurons français travaillent déjà au Qatar et nous souhaitons renforcer les liens avec eux. D’ailleurs, le Qatar vient d’augmenter sa participation au capital de Total de 3 à 4,8% et Vinci vient de remporter un gros contrat pour le futur métro de Doha. La France joue un rôle très important pour le développement économique du Qatar.

En parlant des sujets diplomatiques, l’ouverture d’une représentation des Talibans au Qatar est surprenante. Comment la défendez-vous ?

Je crois que ce bureau va renforcer la paix dans la région. Avec cette représentation diplomatique, les Talibans seront obligés de négocier. D’ailleurs, leur communiqué signé à la suite de cette ouverture était très positif et soulignait leur souhait de parvenir à un dialogue politique et de favoriser la paix. Je crois que ce bureau va ouvrir un nouvel horizon pour la stabilité en Afghanistan. D’ailleurs, sur le plan international, beaucoup ont salué son ouverture.

Il y a des rumeurs sur le rôle trouble du Qatar au Mali notamment du fait de l’activité de ses organisations humanitaires. Des soupçons sur un financement des groupes armés sont récurrents, que répondez-vous ?

Il n’y a pas de présence qatarie au Mali. Sur ce pays, la politique du Qatar est de prôner une solution politique en vue du règlement du conflit et d’aider le peuple malien sur le volet humanitaire. En outre, le Qatar condamne toute forme d’extrémisme d’où qu’il vienne. Car l’extrémisme crée un problème contre nous (les Arabes et musulmans) avant de viser l’Occident. Au Mali, il y avait un projet caritatif mené depuis longtemps. D’ailleurs, le Qatar entretient des efforts humanitaires (ouverture d’écoles, cliniques, aides à l’agriculture, etc) dans tout le continent et nous n’avions auparavant jamais eu de problème. Sur le Mali, je rappelle que le gouvernement français a confirmé que le Qatar n’a rien à voir avec les groupes armés. Ce n’est d’ailleurs pas un sujet sensible dans notre relation car les autorités françaises ont confirmé que nous nous avions rien à voir avec les groupes extrémistes.

Sur le dossier syrien, on imagine que ce sera un gros sujet de conversations lors de cette visite. Quels conseils donneriez-vous à la France ? De plus, quelle est la réalité de l’implication du Qatar en Syrie ? Quelles tendances de l’opposition soutient Doha ?

Notre relation avec la Syrie n’a pas débuté avec la crise syrienne. Avant la crise, nous avons essayé d’impliquer Damas dans la région dans une optique de paix et de stabilité. Nous entretenions de bonnes relations, même au niveau personnel entre l’émir et Bashar Al Assad. Dès le début de la crise, nous avons envoyé plusieurs émissaires pour trouver une solution aux problèmes de Deraa, d’où est née la contestation. Nous avons fait des efforts pour calmer les choses mais malheureusement nous n’avons pas reçu de signaux positifs. La crise s’est accélérée et le régime a commencé à tuer son peuple. Nous avions alors deux choix : continuer avec le régime ou opter pour le peuple syrien. Nous avons choisi de nous mettre du côté du peuple syrien. Cette crise est aujourd’hui très grave avec des implications régionales et une accentuation de la fracture confessionnelle sunnite-chiite. Sur la question des armes, nous sommes d’accord pour faire en sorte qu’elles ne doivent pas tomber dans les mains de n’importe quelle faction de l’opposition.

Dans un contexte où malheureusement la fracture chiite/sunnite devient omniprésente, quelle est la nature de votre relation avec l’Iran ?

La relation avec l’Iran est bonne. Il ne faut pas faire de confusion entre notre relation bilatérale solide avec l’Iran et la crise syrienne. Malheureusement, la crise syrienne a créé une discorde forte entre chiites et sunnites. Mais il ne faut pas laisser ce sentiment prendre de l’importance dans la région. Tout le monde va travailler ensemble pour éviter un scénario qui nous plongerait dans une guerre du style que les Catholiques et Protestants ont vécu en Europe. Je rappelle que malgré l’intrusion directe du Hezbollah en Syrie, aucun des autres gouvernements des pays du Golfe n’accepte l’envoi de ressortissants en Syrie pour mener la guerre.

Pour revenir à la France, une partie du regard critique vient de votre implication dans les pays arabes notamment ceux qui se sont libérés des dictatures. On accuse le Qatar d’avoir un agenda caché voire messianique.

Nous n’avons pas d’agenda messianique ou caché dans la région surtout avec les pays du « Printemps arabe ». Le Qatar s’est mis du côté des aspirations des peuples arabes et nous sommes un petit pays qui n’a pas vocation à dominer le monde arabe. Par contre, il peut contribuer au développement politique et économique de la région et ceci est le pilier important de notre diplomatie. Aujourd’hui dans le monde arabe, vous avez plusieurs forces : islamiques libéraux, nationalistes. Le Qatar noue des relations avec l’ensemble de ces forces.

Mais on sait que c’est le Qatar qui a financé la campagne du parti Ennahda en Tunisie…

Non, ça n’est pas vrai. Comme on dit en France, « parler, parler, parler, il en restera toujours quelque chose » et c’est ce que font certains avec notre pays. Pour nous, ce n’est pas grave de voir des critiques apparaître. Mais d’affirmer des choses qui ne relèvent pas de la réalité fait partie du « bashing » que nous refusons. Nous acceptons les critiques qui peuvent être positives. Mais dire que le Qatar finance un parti politique dans le monde arabe, c’est infondé et malveillant. Je rappelle que ces forces islamiques sont des partis qui existent depuis longtemps et ce n’est pas le Qatar qui a créé ces mouvements. De même qu’en Europe on prône la démocratie, rappelons que ces formations sont arrivées au pouvoir par la démocratie.

En évoquant les critiques, pourquoi certains sportifs restent bloqués au Qatar et comment comptez-vous améliorer le sort peu enviable des ouvriers étrangers, notamment asiatiques ?

Il y a des milliers de gens qui travaillent au Qatar et s’il y a des problèmes avec certains, il faut prendre en compte tous les éléments des dossiers. J’ai contacté ce matin le Comité olympique qatari pour connaître les problèmes des sportifs bloqués. Ce comité s’apprête à communiquer sur ces cas litigieux pour donner davantage d’éléments explicatifs.

Pour les ouvriers, il ne faut pas confondre l’Etat du Qatar et les employeurs. Le gouvernement du Qatar met en place le cadre législatif, mais plusieurs parties sont impliquées : l’Etat qatari, les employeurs, les agences de recrutement, les ambassades des pays d’origine. Le gouvernement tente d’améliorer la situation avec la mise en place d’un bureau des plaintes. Si vous faites un comparatif du niveau de vie de ces ouvriers au Qatar par rapport à leur pays d’origine, leur situation est meilleure au Qatar. De même, il faut rappeler que personne ne parle des ouvriers qui travaillent pour les entreprises occidentales qui délocalisent dans les pays asiatiques.

Le problème est que dans la réalité, beaucoup de travailleurs sont maltraités avec passeports confisqués, salaires peu ou pas versés, etc.

Notre but est de créer un cadre sain pour les travailleurs et on essaie de faire au mieux. Il n’y pas que le Qatar impliqué dans ces affaires et sachez qu’il y a des observateurs qui viennent vérifier si les conditions de travail décentes sont respectées. En tout cas, le gouvernement du Qatar fait tout pour respecter les conventions internationales qu’il a signées. Enfin, j’ajoute que le Qatar aide économiquement les pays d’origine avec des transferts de fonds qui se comptent en milliards et ça, la presse n’en parle pas.

Sur la question du poète qui, rappelons-le, a été condamné à perpétuité en première instance et dont la peine a été rabaissée à 15 ans en appel ?

La justice est souveraine au Qatar. Le délit d’offense existe dans toutes les républiques. Malheureusement, la presse n’a pas eu accès au dossier et n’avait pas connaissance des autres éléments. Le poète a attaqué le juge soudanais et a tenu des propos offensants. Le procès n’est pas terminé car l’affaire a été portée en cassation.

Des rumeurs circulent sur une probable passation de pouvoir au Qatar...

Il n’y a pas de confirmation officielle.

Parmi les questions en suspens, qu’en est-il du projet Al Jazeera en français ?

L’annonce d’Al Jazeera en français sera l’occasion d’un bond culturel entre la sphère francophone et le monde arabe. Cette chaîne sera un outil de dialogue entre l’Occident et le monde arabe. Le Qatar est devenu un membre associé à la francophonie et c’est dans la foulée de notre entrée que nous avons annoncé le lancement de cette chaîne. Il y a déjà une radio francophone au Qatar, des lycées français, HEC a une filiale à Doha etc. Nous allons annoncer une année culturelle française au Qatar de même que nous allons mener des activités culturelles sur notre pays en France. Cette visite va poser le cadre pour l’avenir. Sur le lycée Voltaire, le problème est réglé. Le président Hollande va inaugurer Voltaire II avec l’extension de l’établissement car les listes d’attente pour l’inscription s’allonge.

En parlant de partenariat culturel, qu’en est-il de la Maison du Qatar en France ?

Nous allons finaliser la semaine prochaine l’acquisition du bâtiment. Nous annoncerons ensuite la structure globale du projet.

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