Entretien avec Tristan Bruslé, chercheur au CNRS

mardi, 08 octobre 2013 00:04

Qatar-Nepal-620x350Qatar 26th, 2013 | Faël Isthar

1) Vous avez mené divers enquêtes de terrain au Qatar ces dernières années. Vos travaux ont porté sur le sort des ouvriers asiatiques et notamment originaires du Népal. Quelles ont été vos conclusions? Connaissant le caractère très sensible de cette question, les autorités vous ont-elles laissé mener vos investigations sans entraves?

J’ai écrit ma thèse de géographie sur les travailleurs migrants népalais en Inde, destination traditionnelle des Népalais. A partir de 2006, j’ai orienté une partie de mes recherches vers le Qatar où les Népalais commençaient à se diriger en masse. Aujourd’hui, ils seraient entre 350 000 et 400 000 : ils sont la première population étrangère et dépassent même la population qatarie.

Après quatre séjours de recherche au Qatar, auprès des migrants népalais à bas revenus, je peux distinguer quelques spécificités des travailleurs népalais.

Même s’il existe une petite classe moyenne népalaise (comptables, représentants de commerces, contremaîtres, etc.), et même des entrepreneurs prospères, on peut estimer à plus de 90 % la population népalaise employée comme ouvriers. Les Népalais, comme ils se décrivent eux-mêmes, occupent les postes les moins bien placés, dans la construction en particulier. Leur salaire minimum, défini par leur ambassade, est longtemps resté le plus bas parmi les étrangers. Aujourd'hui, il est de 240 euros par mois, dont 60 euros peuvent être déduits au titre du logement et de la nourriture. Ce sont donc en majorité des hommes seuls, qui viennent passer quelques années au Qatar pour mener à bien des projets au Népal (achat de terres, construction d’une maison, éducation des enfants). Leur insertion sur le marché de l’emploi est le fruit d’une politique migratoire qatarie qui a cherché à diversifier ses bassins de main-d'œuvre. Elle a aussi pu se faire grâce à la présence plus ancienne d’une communauté indienne avec laquelle les Népalais ont l’habitude de travailler en Inde. Nombreux sont les Népalais qui ont appris l’hindi au Qatar avec des Kéralais, donc des Indiens non hindiphones…

En tant que travailleurs à bas revenus, je ne pense pas que leur situation soit plus défavorable que celle des ouvriers indiens, pakistanais ou bangladais. La majorité loge dans des camps de travailleurs (labour camps), situés dans les principales zones industrielles du pays, où les conditions de vie sont régulièrement dénoncées par les ONG Human Rights Watch ou Amnesty International. L’entassement y est la norme et les loisirs inexistants. Les principaux problèmes auxquels ils font face sont le non-paiement des salaires, les arriérés de salaires, la non-couverture médicale, les accidents du travail, les mauvaises conditions de vie dans les camps. Bien qu’une loi gère le travail des étrangers (2004), elle n’est que faiblement appliquée et les contrevenants rarement condamnés en cas de manquement.

Grimper dans la hiérarchie sociale est difficile, tant le système est pyramidal. L’immense majorité des hommes, dont la durée moyenne de séjour est de trois ans, ne progresse pas au sein de leur entreprise. Ceux qui font le choix de renouveler plusieurs fois leur contrat peuvent acquérir des qualifications et changer de travail, à condition de travailler dans une entreprise où cela est possible. Mais le plus souvent, pour parvenir à gagner un meilleur salaire, les Népalais envisagent plutôt de retourner au Népal et de repartir dans un autre pays.

J’ai mené mes enquêtes sans rencontrer aucun problème. Chacun est libre de se promener dans les espaces habités par les migrants, que ce soit la zone industrielle ou le centre-ville de Doha. Certaines zones, comme Ras Laffan ou Messaied Industrial Area, ne sont néanmoins accessibles qu’avec un laissez-passer. Le fait de parler népali m’a aussi permis de rencontrer facilement les Népalais, présents dans les moindres recoins du pays. En revanche, il m’a été beaucoup plus difficile, voire impossible, d’entrer en contact avec des officiels qataris, non habitués à répondre aux demandes de chercheurs étrangers.


2 ) L'enquête du Guardian met en évidence que 44 ouvriers népalais sont morts lors de l'été 2013 du fait de leurs conditions de travail. Ce chiffre est contesté par les autorités qatariennes ainsi que par un officiel népalais. Y-a-t-il réellement des cas répétés et à grande échelle de décès dus à ces conditions? Peut-on réellement parler "d'esclavage moderne"?

Concernant la validité des chiffres avancés par le Guardian, ils concordent avec ceux des années précédentes. En 2012, d’après l’ambassade népalaise, 276 Népalais sont morts, soit environ trois tous les quatre jours. Selon le Guardian, 44 personnes seraient décédées du 4 juin au 8 août 2013, soit un peu moins de trois tous les quatre jours. Ces chiffres me paraissent donc tout à fait crédibles. Ce qu’il est frappant de constater, c’est que 50 % de ces décès sont attribués à des causes naturelles, dont la crise cardiaque, alors que les Népalais sont âgés en moyenne de 20 à 35 ans. En l’absence de diagnostics post-mortem poussés, cette catégorie pourrait regrouper d’autres types de décès. Ce qui est certain c’est que malgré l’existence d’une loi qui définit des conditions de travail, notamment qui restreint le travail aux heures les plus chaudes de la journée durant l’été, des hommes continuent à travailler par 45 ou 50°. Il faut que l’État qatari multiplie les inspections et le nombre de ses inspecteurs, qui sont aujourd'hui seulement cent cinquante pour 1,5 millions de travailleurs (toute catégorie confondue).

Je m’étonne en tout cas des réactions à l’article du Guardian aussi bien de certains membres de la communauté népalaise que des autorités qataries (le comité pour les droits de l’homme en particulier) qui font mine de s’étonner d’une situation qui n’est ni nouvelle ni en amélioration. Des hommes meurent presque tous les jours, et parmi eux dix pour cent se suicident.

Personnellement, je n’emploierai pas l’expression d’esclavage moderne pour décrire le sort de la majorité des migrants népalais au Qatar. Mais il est certain que dans certains, on peut parler de travail forcé. J’ai personnellement rencontré des Népalaises, employées domestiques au Qatar, qui ont fui des situations de travail forcé. Elles n’étaient pas payées, avaient l’obligation de travailler plus de quatorze heures par jour, n’avaient ni journée de repos et ni le droit de sortir de la maison de leurs patrons. Mais les situations les plus courantes s’apparentant à du travail forcé sont les cas où les migrants sont forcés d’effectuer un tout autre travail que celui pour lequel ils ont signé, faute de quoi ils sont renvoyés dans leur pays. Pris dans une spirale d’endettement et d’obligations familiales, ils n’ont d’autre choix que d’accepter, par exemple, de garder des chameaux dans le désert alors que leur contrat stipulait un emploi de maçon. Il est impossible de connaître la proportion de travailleurs pour lesquels les conditions initiales du contrat sont respectées mais Amnesty International, dans un rapport de 2011, considérait que cela concernait la grande majorité des travailleurs. Le contrat signé à Katmandou en termes de salaire, de type d’emploi, ou de congés ne correspond pas toujours aux conditions que les migrants trouvent à leur arrivée au Qatar. Vues les sommes en jeu, un grand nombre d’intermédiaires peu scrupuleux et de véritables escrocs jalonnent le parcours des apprentis-migrants qui n’ont pas toujours les moyens de comprendre des documents écrits en anglais ou en arabe…. Il existe donc une responsabilité de l’État népalais qui ne parvient pas à contrôler l’activité des milliers d’agents et d’entreprises de placement de main-d'œuvre. Mais il incombe aussi à l’État qatari de faire respecter des lois qui existent. Après tout, le travail des étrangers est à la base de sa puissance économique…


3 ) D'aucuns pointent du droit le caractère restrictif du droit du travail du Qatar et notamment le système du parrainage (kafala). Pourriez-vous nous expliquer ce qu'il en ressort? Ce système est-il spécifique au Qatar ou est-ce un fonctionnement partagé par l'ensemble des pays du Golfe? Enfin, est-ce qu'une amélioration du sort de ces ouvriers s'est vérifiée ces dernières années?

Le système du parrainage (kafala en arabe, sponsorship en anglais) existe dans l’ensemble du Golfe arabique. Il consiste en une délégation de la gestion de la main-d'œuvre de l’État vers le secteur privé. Tout étranger, du patron de Total au manœuvre bangladais, doit se placer sous la protection d’un parrain (kafil), personne morale ou physique qatarie. Le parrain est en quelque sorte responsable, juridiquement et moralement, de la conduite de ceux qu’il parraine. Mais ce contrôle est de fait très lâche, le parrainage étant surtout une rente pour les citoyens qataris, qui monnayent le fait de parrainer des étrangers, donc de travailler et de vivre au Qatar. Pour les étrangers, le système du parrainage est ressenti comme un vrai frein à la mobilité. Il est en effet impossible de changer de travail sans l’accord de son parrain, ce qu’il fait rarement. Enfin, un des aspects les plus contraignants encore du kafala est que la sortie du pays est aussi conditionnée à l’accord du kafil. Ce qui peut conduire, en cas de disparition du parrain, à des situations dramatiques dans lesquelles un étranger se retrouve littéralement coincé au Qatar.

Régulièrement remis en cause au Koweït ou à Bahreïn, le système du parrainage bénéficie au Qatar d’une légitimité porté par, semble-t-il, les entrepreneurs. Une enquête récente faisait apparaître le besoin d’un renforcement du système par les Qataris. Dans un pays où 90 % de la population est étrangère, les problématiques migratoires sont bien différentes de celles de la France par exemple. Le sentiment de péril de la population qatarie, qui se sent à la fois débordée démographiquement et en danger culturellement, est contrecarré par des politiques de non intégration et de relégation spatiale des étrangers (dans les camps).

Concernant une éventuelle amélioration des conditions de vie des étrangers depuis quelques années, cela me paraît difficile à affirmer. Certes les salaires ont augmenté, mais peut-être pas autant que le coût de la vie au Qatar. Les camps que je visite régulièrement n’ont pas connu d’amélioration substantielle et les zones industrielles où ils sont situés se sont plutôt dégradées. A propos des travaux relatifs à l’organisation de la coupe du monde de football 2022, on parle de l’arrivée d’un million de travailleurs. Alors que la population du Qatar vient de franchir les deux millions d’habitants, il va falloir qu’elle absorbe une masse de travailleurs considérable. Il ne me semble pas que les infrastructures de logement soient prêtes pour un tel défi mais j’espère me tromper.

Tristan Bruslé est chercheur au CNRS (Centre d'Etudes Himalayennes). Il a publié divers travaux universitaires sur la condition des ouvriers népalais au Qatar.

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