Entretien avec Lenaig Bredoux, journaliste à Médiapart

lundi, 21 octobre 2013 23:15

lycee-bonaparte-qatar-930 scalewidth 630Lycée français Bonaparte de Doha © Lycée Bonaparte1 - Vous avez enquêté sur le départ précipité du proviseur du lycée français Bonaparte au Qatar[1]. Pouvez-vous préciser la nature de la plainte qui semble être à la base de cette affaire?

Comme je l’ai écrit dans Mediapart, il s’agit d’une plainte pour attitude anti-musulmane, ou plus précisément atteinte à la religion musulmane.

Elle a été déposée par la directrice financière du lycée Bonaparte, qui a depuis démissionné de son poste, et elle a provoqué la convocation du proviseur, Hafid Adnani, au commissariat. Il a été placé en garde à vue pendant plusieurs heures avant de voir un juge qui l’a menacé d’une peine de prison. Sur pression de l’ambassade de France, il a été remis en liberté mais il a dû quitter le Qatar quelques jours après.

2 - Certains ont fait état que c'est l'attitude "anti-musulmane" du proviseur qui a provoqué l'exclusion. Mais d'autres estiment que la directrice financière du lycée s'est servie de ce prétexte pour régler un différend avec son supérieur. Quel est votre avis ?

Je n’ai rencontré ou parlé avec personne affirmant que le motif de la plainte était autre chose qu’un prétexte. En effet, d’après les témoignages que j’ai recueillis pour cette enquête, il s’agit d’un différend d’ordre professionnel entre le proviseur et sa directrice financière, une Française vivant au Qatar. Le proviseur lui reprochait de ne pas avoir le diplôme requis pour occuper son poste. En guise de représailles, elle a déposé plainte.

Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est la diligence avec laquelle le Qatar a reçu la plainte, a convoqué un fonctionnaire d’Etat français, l’a menotté pour le conduire chez un juge, et l’a menacé d’une peine de prison ferme. Ce sont les autorités qataries qui ont donné du crédit à cette plainte et en voulu en faire autre chose qu’un différend professionnel. Il faudrait pouvoir les interroger pour leur demander leurs motivations.

Ce qui est aussi instructif, c’est la réaction qu’a eue la diplomatie française. Elle a encouragé l’exfiltration d’un fonctionnaire français, elle a tu son départ et ne voulait pas qu’il soit médiatisé. Aucune protestation officielle publique n’a été adressée au Qatar.

3 - On rapporte que ce sont "des affaires de voile islamique qui seraient au centre du dossier". Qu'en pensez-vous? N'est-ce pas aller un peu vite en besogne que de trouver à chaque problème sur les lycées français au Qatar une explication liée à l'islam?

Dans sa plainte, la directrice financière faisait plusieurs reproches au proviseur français Hafid Adnani, et notamment un incident qui s’est produit l’an dernier dans le lycée Bonaparte à propos d’une élève qui est venue avec un foulard. Le lycée dépendant du ministère des affaires étrangères, est sensé appliquer la loi sur le port des signes religieux ostentatoires (selon l’appellation officielle). Le proviseur ne voulait pas faire une exception – il a finalement cédé. Les autorités qataries avaient déjà été saisies de cette affaire, sur plainte du père de l’adolescente scolarisée.

Mais encore une fois, la question est de savoir pourquoi les autorités qataries ont instruit cette plainte déposée par la directrice financière et pourquoi la France a accepté d’exfiltrer un de ses fonctionnaires sans protester publiquement.

Il me semble que résumer cette affaire à un problème « d’islam » n’est pas le prisme le plus pertinent. La question est plutôt celle de l’instrumentalisation politique de la religion, celle du système judiciaire qatari et celle de la complaisance de la France.

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