Entretien avec Jamal Abdullah, Docteur en droit des relations internationales, spécialiste des affaires du Golfe et de la politique étrangère du Qatar

mardi, 23 septembre 2014 23:10

Doha-skylineDoha / crédit image : picpicx1 / Comment interprétez-vous le récent départ de plusieurs figures des Frères musulmans de Doha? Est-ce l'amorce d'un divorce profond entre la confrérie et le Qatar ou une manœuvre de l'émirat pour soulager la pression qui pèse sur lui?

Il y a deux interprétations. La première est liée à l’hypothèse qui concerne le départ volontaire de ces personnes qui sont de hauts cadres de la confrérie des Frères musulmans.En revanche, nous avons toujours l’hypothèse de leur départ suite à une demande formelle ou informelle de la part des autorités qataries.

Dans ce cas, on peut dire que ce pas adopté par les qataris entre dans le cadre du règlement de document de Riyadh signé au mois d’Avril 2014, dans lequel tous les Etats membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) s’engagent à appliquer les démarches mentionnées dans ce document pour maintenir la sécurité nationale dans chacun des  pays. 

 2 / Quelles sont les véritables lignes de clivage diplomatique dans la région du Golfe notamment entre le Qatar et son voisin des Emirats arabes unis?

En effet, la crise entre le Qatar et les Emirats est une crise historique. Elle revient aux années 1990, quand  Shaikh Hamad Bin Khalifa Al Thani, le précédent émir du Qatar est arrivé au pouvoir en juin 1995. Les Emirats « avec deux autres Etats membres au CCG », n’ont au départ pas accepté ce changement auprès de leur voisin. L’Etat des Emirats arabes unis a clairement soutenu l’Emir Khalifa Bin Hamad Al Thani (le grand père de l’Emir actuel) dans sa tentative de reprendre le pouvoir en février 1996.  

En ce qui concerne la crise diplomatique actuelle entre les deux pays, il est clair que le dossier égyptien et plus précisément la question des Frères musulmans est à l’origine de cette crise. Le Qatar a soutenu le choix du peuple égyptien, et le résultat de l’élection de 2012, qui  a amené au pouvoir la confrérie. Le Qatar n’a pas soutenu le coup d’Etat mené par le Général Abdelfattah Al Sissi. A rebours de cette position, l’Etat des Emirats arabes unis a clairement fait savoir son aversion pour cette configuration et a fortement appuyé le coup d’Etat en Juillet 2013. 

Il semble que les dirigeants émiratis nourrissent une sorte de phobie à l’égard des Frères musulmans. Cette phobie reste une énigme pour beaucoup du monde, notamment quand on sait que les Emirats ont reçu, comme d’autres pays du Golfe, des vagues de membres de ce mouvement dans les années 1970 et 1980 de l’Egypte et de la Syrie après les événements de Hama en 1982.

L’Etat du Qatar est un Etat pragmatique, il adopte la théorie « réaliste », l’une des plus importantes théories des relations internationales. Il n’y a aucun lien idéologique entre le Qatar et le mouvement des Frères musulmans. Ce qui oriente les relations de l’Etat du Qatar avec les autres Etats, mouvements, partis ou organisations, est son intérêt en tant qu’Etat souverain, et rien d’autres.

 3 / Est-ce que le réseau Al Jazeera risque d'être affecté par cette affaire dans le sens où on pourrait s'attendre à un infléchissement de la ligne éditoriale, notamment sur l'Egypte?

En tant que chercheur, je peux très clairement dire que la ligne éditoriale d’Al Jazeera est indépendante de la ligne politique de l’Etat du Qatar. 

Le Qatar, de mon point de vue, considère Al Jazeera comme un réseau médiatique international qui réside sur son territoire et de son côté, Al Jazeera considère le Qatar comme un pays hôte. Je crois que cette base de relation entre l’Etat du Qatar et la chaîne Al Jazeera est le secret de la réussite de cette expérience extraordinaire dans le monde arabe.

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