Entretien avec Abdeslam Ouaddou, ancien footballeur professionnel.

vendredi, 06 décembre 2013 16:42

47769-largePhoto : AFP

 

1/ Vous avez vécu une expérience difficile au Qatar. Pouvez-vous nous la raconter ?

Effectivement, j'ai signé pour le club de Lakhewyia en juillet 2010. Les dirigeants m'ont contacté pour me proposer leur projet, ils cherchaient un défenseur d'expérience pour encadrer leur équipe. Leur ambition était de faire briller ce club sur la scène asiatique. Je m'en rappelle très bien et à ce titre je peux vous dire que c'est le bras droit de l'émir actuel et propriétaire de PSG qui s'appelle Khalifa Khamiss qui me fait signer dans ce club. Je n'avais pas d'autre opportunité à cette époque, en outre je ne connaissais pas la législation. C'est vrai que j'aurais pu me renseigner, c’est donc une erreur de ma part. Ceci étant, l'image que j'avais du Qatar et ce que je voyais dans les médias m'a donné envie de découvrir ce pays du Moyen-Orient. L'argent n'a pas été ma motivation principale comme beaucoup le pensent lorsqu'on va vers ces destinations car j'ai signé dans ma carrière des contrats plus importants que dans l’émirat. C'était vraiment mon côté curiosité, aventurier et surtout cette fascination de pouvoir terminer ma carrière dans un pays du Golfe persique.

J'ai vite déchanté car j'ai eu à faire à des gens vicieux, hypocrites, arrogants, impolis et peu soucieux des valeurs humaines. Lors de ma dernière année de contrat avec le Qatar Sport Club, j'ai eu la surprise lors de mon retour de vacances que les dirigeants voulaient résilier mon contrat sans juste cause, ce que j'ai évidemment refusé. Il s'est installé ensuite une sorte de bras de fer où par plusieurs moyens, ils ont essayé de me faire craquer psychologiquement et physiquement, notamment en me confectionnant des séances d'entrainements physiques sous des chaleur torrides et étouffantes sous plus de 50 degrés. J'avais à faire à des bourreaux sans scrupules. Je me souviendrai toujours lorsque je demandais à la personne pourquoi les Qataris se comportent de telle façon avec moi, un joueur pourtant qui a donné satisfaction notamment en remportant le titre de champion en tant que capitaine ? Il m'a répondu : « il faut que tu acceptes leur deal et tu allègeras ainsi tes
souffrances. »

J'étais abasourdi... Mais ce n'était pas la fin de mes soucis, il ne me payait plus le loyer de la maison pourtant inclus dans mon contrat, ils m'ont retiré la voiture également stipulé dans mon contrat. J'ai décidé de porter plainte auprès de la FIFA pour non-respect des termes contractuels de mon club, j'ai demandé mon exit-visa à mon sponsor furieux du fait que j'ai déposé une requête à la FIFA. Il m'a alors menacé durant quelques semaines que je n'obtiendrais mon exit-visa que lorsque j'aurais retiré ma plainte de la FIFA. J’étais alors dans un cas similaire à celui de Zahir Belounis. Sur ce coup, je ne me suis pas fait prié, j'ai crié encore plus fort que lui en le menaçant de retourner tout le Qatar vulgairement et en saisissant toutes les ONG protectrices des droits de l'homme. Je me suis soudain senti comme l'esclave des Qataris du fait que j'étais empêché de rentrer chez moi en France. Apres plusieurs semaines, ils se sont décidés à me donner ce fameux sésame tant convoité par les étrangers soucieux de quitter l'enfer, mais toujours avec des menaces. « Voici ton visa de sortie, mais sache une chose, tu ne récupèreras pas ton dû car nous
sommes très puissants au sein de la FIFA ». On ne se réjouissait pas pour autant car avec les Qataris nous pouvions avoir des surprises. Nous n'avions l'esprit libéré qu'au moment où nous avions passé la douane et après que l'avion ait décollé .Nous nous sommes regardés avec ma femme, on s'est serré l'un contre l'autre comme si nous venions de remporter une grande bataille et nous avons senti un sentiment de libération très fort. C'était comme si nous sortions d'une prison. Aujourd'hui mes enfants, ma femme et moi-même sommes très contents de rentrer en France, un beau pays, un des plus beaux pays dans le monde, avec des valeurs qu'un pays comme le Qatar verra peut être un jour s'il décide avec l'avènement de ce jeune émir de réformer plusieurs domaines très critiques, et qui ternissent l'image du pays de jour en jour. Tel ce système moyenâgeux de Kafala qui provoque plusieurs dérives recensées par plusieurs ONG internationales : confiscation de passeport, violence sur les travailleurs et domestiques, abus sexuels sur ces dernières, escroquerie au niveau des salaires, maltraitance. Des réformes dans la justice sont primordiales, un code de droit du travail est plus que nécessaire ; de même, la possibilité de former des syndicats doit être ouverte à cette population qui construit le Qatar de demain. Croyez moi, ce n'est pas la Coupe du monde qui changera ces dérives, il faut avoir une vision plus lointaine. A quoi ressemblera le Qatar de l'après Coupe du monde ? Quelle image les Qataris veulent donner au reste du monde ? Surement pas celle qu’ils sont en train de donner, ça passera forcement par un respect des standards internationaux en termes d'éducation de la population et ses émigrés, de justice sociale, de respect des droits de l'homme et de la femme. Je pense que l’émir a les capacités et l'envie de mettre le Qatar sur de bons rails.

2/ De votre point de vue, qu'est-ce qui pose problème au Qatar et dans les pays du Golfe : la législation du sponsoring, le caractère autoritaire de certains employeurs, le statut du salarié?

En fait la réponse est dans votre question. Le système de Kafala donne un pouvoir extraordinaire au Qatari ou l'entité qatarie qui sponsorise, ce qui provoque évidemment plusieurs dérives que j'ai citées ci dessus. Le sponsorisé qu'il soit sportif, travailleur, domestique se retrouve poings et pieds liés. Lors d'un litige, il ne peut pas par exemple quitter le pays. Cela a été mon cas, celui de Zahir Belounis, Jean-Pierre Marongui, Stéphane Morello ou Nasser Al Awartany pour vous citer quelques exemples concrets, mais il existe des centaines de cas d'Asiatiques qui sont victimes de ce système et bloqués au Qatar. On les retrouve empilés dans leurs ambassades respectives. Des employées de maison sont souvent maltraitées, ou abusées sexuellement, elles fuguent du domicile où elles travaillent mais ne peuvent pas rentrer dans leur pays, faute de visa délivré exclusivement par le tuteur qatari. Souvent, elles doivent passer par la case prison pour quarante jours. Il y a aujourd’hui plus de 13 % des femmes émigrées détenues dans les prisons du Qatar, c'est un des ratios par habitant le plus élevé du monde. Donc je vous répondrai oui, la législation du sponsoring, le caractère autoritaire de certains employeurs et le statut du salarié rendent très vulnérables les conditions de travail.

3/ Beaucoup de joueurs et d'expatriés ont l'air de bien se plaire au Qatar (revenus confortables, cadre de vie agréable etc). Quels conseils ou mises en garde donneriez-vous à ceux qui sont tentés par l'expatriation avant de s'installer là-bas?

Je les mettrai en garde sur la majorité obligatoire du qatari dans les parts de l'entreprise. Même si ce dernier n'apporte pas un euro, la législation lui donne le droit d'être majoritaire et surtout très protégé en cas de litige, chose que j'aurais aimé savoir avant d'y aller. Le mieux est de faire valider les contrats par un avocat étranger de sorte à ce qu’il soit soumis au droit international. Il ne faut surtout pas accepter des contrats régis par la loi du pays car en cas de litige avec l'associé qatari, je ne mise pas un sous sur votre dossier. Et enfin demander un exit-visa ou visa de sortie permanent pour avoir une liberté fondamentale de mouvement. Car il faut savoir une chose c’est quand un Qatari ou entreprise qatarie a absolument besoin d'un savoir-faire ou d'une compétence, ils feront n'importe quoi pour l'avoir. Car ils partent du principe que tout s'achète, mais attention ils peuvent devenir très machiavéliques quand ils vous ont pompé toute votre matière grise et piller votre savoir, ils peuvent être sans foi ni loi. Mais vous pouvez avoir de la chance et tomber sur un sponsor très correct avec des valeurs et qui sera très respectueux des contrats. Vous travaillerez alors en toute sérénité.

Abdeslam Ouaddou est un ancien international marocain. Il a joué en France, en Angleterre et a évolué durant deux saisons au Qatar.

Laissez un commentaire